HOMMAGE

Alexandre Dorna

Alexandre Dorna (1945-2021), ancien responsable de filière de psychologie du travail du Cnam Normandie, professeur associé du Cnam, psychologue-chercheur et enseignant.

"Avec Alexandre DORNA disparaît un homme libre qui nous était cher. Sa vie entière est l’illustration de la maxime selon laquelle l’esprit de parti tue l’esprit. Son rejet viscéral de tout dogmatisme, sa jalouse indépendance paraissaient tenir de son tempérament ; sans doute ont-ils été renforcés par l’expérience de la dictature. Il était pudique et c’est souvent par un tiers qu’on apprenait son passage par les geôles du régime de Pinochet, en 1973 ; une blessure sans doute jamais refermée et qui n’a pas peu contribué à sa réticence vis-à-vis de l’ordre. Si bien qu’il pouvait dérouter par une joyeuse anarchie mais, comme disait Péguy, mieux vaut un fatras vivant qu’un ordre mort. Il suffit pour le mesurer de prendre le numéro un – et numéro unique, publié à l’automne 1994 – des Cahiers radicaux, une des revues qu’il avait fondées ; dans son éditorial, intitulé « De bric et de broc », il récusait l’esprit de système et annonçait des rubriques « volontairement hétéroclites » et le sérieux du projet, ajoutait-il, « n’exclut ni la drôlerie, ni la gourmandise », aussi, à côté d’études théoriques solides, pouvait-on lire une fiction du président du parti ou un article sur le curry et la religion en Inde. Tout Alexandre était dans ce foisonnement. Seulement, qu’on ne s’y trompe pas, c’est un ordre bien vivant parce que mouvant qui résultait de cette profusion et les travaux d’Alexandre ne dérogeaient pas à la rigueur universitaire. Rétif, donc, à un ordre pré-établi, figé, il l’était aux hiérarchies, à l’autorité où il décelait vite l’autoritarisme – au fond de tout républicain sommeille un anarchiste.

Les plus authentiques républicains, personnalités puissantes, ont ainsi toujours été difficiles à classer. « Radical contre les radicaux » écrivait Albert Thibaudet à propos de Clemenceau. Alexandre était de cette trempe et même s’il a appartenu de nombreuses années durant au mouvement des radicaux de gauche, non seulement il était parmi eux à part mais il défendait une idée noble du radicalisme souvent en dépit des radicaux eux-mêmes. Il a, à la tête de l’Institut d’études radicales, modeste groupe d’amis venus de tous horizons, dans le milieu des années 1990, contribué à renouveler la doctrine radicale, faisant fond sur la pensée de figures intellectuelles injustement oubliées et dont il tenait à transmettre la substance. Théoricien, c’était en outre un praticien et il a pendant plusieurs années, en tant que maire adjoint de la ville d’Herblay, frotté ses réflexions à la rugosité de la réalité, mesuré la fragilité des idéaux face aux structures administratives qui finissent, estimait-il, par assimiler jusqu’aux hommes les plus vertueux.

Il a rendu au centuple ce que la France lui a donné en l’accueillant et en en faisant un de ses fils, aimant et exigeant. Du grand homme d’Alexandre, Gambetta, Clemenceau a dit à la fin de sa vie : « J’ai rarement rencontré un homme aussi bien doué comme cœur et comme intelligence. C’était aussi une belle âme, dans toute l’acception du mot, et un ardent patriote. » Qualités qui s’appliquent d’évidence à Alexandre. Il admirait dans le Cadurcien le résistant qui continue le combat quand, tout semblant perdu, les autres flanchent, mais également le propugnateur des idéaux issus de la Révolution française. C’est d’ailleurs le nom de Léon Gambetta qu’a choisi ce maillon de pur métal lorsqu’il a fondé une loge, en juin 2000, au Grand Orient de France.

Professeur de psycho-sociologie politique à l’université de Caen, il a mené sur le charisme et le populisme des travaux novateurs en ce qu’ils s’affranchissent des idées reçues. La fonction du charisme, dans un contexte de « glaciation émotionnelle », consiste selon lui à réchauffer les cœurs. Il voyait dans le charisme « un moyen efficace d’innovation […], une immense dépense d’énergie politique, glorieuse ou catastrophique selon les valeurs de l’homme qui l’incarne et la culture d’un peuple à un moment de son histoire. » Or Gambetta représentait pour lui le paradigme du leader charismatique, « à la fois ferme républicain et démocrate sensible ». Quant à son approche du populisme, elle déroutait car dépourvue des paresseux préjugés qui ont cours : se contenter d’en faire un épouvantail, écrivait-il, était une manière de se dispenser de réfléchir. Il voyait dans un populisme bien compris le moyen de débloquer des situations de crise. Bref, il avait une conscience aiguë qu’en politique plus qu’ailleurs la raison n’épuise pas le réel et, sans rien sacrifier de la rationalité, il rendait sa part à l’émotion.

Loin de se contenter de son domaine de recherche, il s’intéressait à tout, lisait tout : philosophie, littérature, poésie… établissant des liens inattendus entre ces différentes sphères, combinant les disciplines – sociologie, histoire, psychologie… Et, loin de ces esprits tièdes, étroits, qui s’offusquent à la seule évocation de l’adversaire, fuient la controverse, cet intellectuel omnivore avait retenu la leçon du philosophe Alain : « Il faut lire l’adversaire ; et encore choisir le penseur le plus fort. Autrement nous n’aurons que des idées molles. » On saisit mieux pourquoi la pensée d’Alexandre était ferme, parfois tranchante – et toujours en progrès. Son analyse, en ces temps troublés qui corroborent un diagnostic établi par lui il y a bien longtemps, manque ; à nous de nous servir au mieux des instruments de déchiffrement qu’il nous a légués, et qui sont autant d’outils pour l’action.

Dans la grande tradition intellectuelle française, c’était un homme de revues. La plus récente qu’il ait créée, les Cahiers de psychologie politique, était celle de l’Association française de psychologie politique dont il était le fondateur. Il a également été, de 2008 à 2013, rédacteur en chef d’Humanisme. Sa direction était souple, libérale dans la meilleure acception du mot. Il avait son rythme, sachant qu’on ne peut prétendre transformer le monde en en épousant les soubresauts. Il avait cette capacité d’agréger les talents les plus disparates, d’en faire un tout cohérent et dynamique car pour lui comme pour Péguy, une revue a pour vocation de constituer une « fédération des consciences ».

Généreux, désintéressé, Alexandre DORNA aidait sans ostentation, sans rien attendre en retour ; qui ne l’a vu s’attarder avec tel ou tel dont il avait perçu une faiblesse qui nous avait, à nous, échappé. Sensible, il s’enquérait toujours de votre situation personnelle ou familiale, prêt à vous galvaniser moralement. Alexandre DORNA était un homme de cœur.

Avec l’aimable autorisation de Samuel TOMEI"

Michel LEMONNIER

Biographie

Alexandre Dorna est né en 1950 au Chili. Sa famille, compte des membres sud-américains, mais aussi des aïeuls allemands et italiens. Il a fait ses études à l’université où après avoir hésité entre la philosophie et la sociologie, il opte pour la psychologie. Président des étudiants de la faculté de psychologie de l’Université du Chili, il était un acteur de la vie politique universitaire. Entre 1972 et 1973, il est devenu assistant en psychologie sociale à l’Université du Chili. Recruté au sein de la mine de cuivre « El Teniente », ses fonctions l’amènent à collaborer à la mise en place d’un système de cogestion au moment de la nationalisation de l’entreprise par le gouvernement du président Salvador Allende. Le coup d’État militaire de 1973 interrompt brutalement ses activités professionnelles.

Arrêté par les autorités militaires putschistes, pendant plusieurs mois il reste en prison sous l’accusation d'activités politiques et de « psychologue » (il était Psychologue comportementaliste du travail). Il réussit à quitter le pays en 1974 et s'exile en France où il devient chercheur au laboratoire de physiologie du travail et d’ergonomie (CNAM) sous la direction du Prof. Alain Wisner, et chargé d’études sur la psychopathologie du travail.

En 1978, il soutient une thèse de doctorat de troisième cycle en psychologie à l’université de paris VIII « problèmes d'analyse fonctionnelle du comportement».

1980 et 1981, il est invité par l’UNAM-Iztacala au Mexique, pour introduire l’approche de la psychologie sociale et l’ergonomie des organisations.

Entre 1985 et 1986, de retour en France, il est nommé maître de conférences en psychologie sociale à Paris 8, et sera membre fondateur du Groupe de recherches sur la parole (GRP) dirigé par le Prof. Rodolphe Ghiglione. Parallèlement, il dirige le DESS de psychologie sociale et du travail de l’Université de Paris 8 et ceux jusqu’en 2015. Il est nommé professeur de psychologie sociale en 1992 à l’Université de Caen.

Il assume ou participe à la direction de plusieurs directions de revue ou collection : 2002, Les C@hiers de psychologie politique, 2010, la Revue internationale de psychologie politique sociétale, de 2004à 2008, la collection « Psychopolis » chez In Presset depuis 2004 la Collection « Psychologie Politique » à Harmattan. Il est également membre du Bureau de l’Association Française de Thérapie Comportementale.

Ses engagements citoyens et se manifestent par sa participation au Parti radical du Chili et du Parti radical de gauche (PRG), où il occupait plusieurs postes de responsabilité au secrétariat national. Président de l’Institut d'études radicales, il a créé également  l’Observatoire de la démocratie. Élu municipal, ancien maire adjoint d’Herblay, il était depuis 2002 l’un des animateurs du courant républicain radical.